Mercredi 16 avril 2008 3 16 /04 /Avr /2008 20:21

« Et je n’écoute pas les journaux financiers, quoique les bulletins de la Bourse soient notre prière quotidienne » (Blaise Cendrars, Le Panama, 1913-1914).

Rien n’échappe à la litanie de la finance, ni les matières premières industrielles, ni les produits de « première nécessité » : à côté du pétrole, du zinc et autres métaux, le soja, le colza, le maïs, le riz, le blé, et même les carcasses de porc sont de nouveaux supports pour des produits financiers. Et ceci grâce au « miracle » des produits dérivés et des contrats à terme : pour se couvrir contre les variations de prix, ces contrats permettent de fixer aujourd’hui le prix futur d’un produit physique (ou financier). Ils s’échangent ensuite et permettent aux fonds spéculatifs d’investir et d’encaisser les différences entre valeur d’achat et de vente, sans toutefois se faire livrer physiquement la marchandise. Ainsi, la simple annonce inquiète de stocks mondiaux de riz très bas a ravi les spéculateurs qui se sont jetés sur cette manne et ont contribué à faire augmenter le cours du riz de 31% le 27 mars 2008 ! Les dérivés sur les matières premières sont en effet la cible favorite des fonds spéculatifs depuis la crise des subprimes. En janvier-février 2008, le volume des contrats à terme sur l’ensemble des matières premières a augmenté de 65% à 70% sur la place de Londres par rapport à la même période en 2007. Le riz, le blé, les produits agricoles, devenus produits financiers, semblent ainsi perdre toute substance, toute teneur, ils sont du riz-papier ou du blé-papier, des écritures, pendant qu’une partie du monde crie famine. Les valeurs sont vidées de leur substance, de leur point fixe, ce qui importe, c’est leur hausse ou leur baisse, enregistrées dans les bourses, qui deviennent le pouls du monde tout en sapant sa fondation. Pour rester arrimés au réel, il faut entendre l’inquiétude de la directrice générale du Programme Alimentaire Mondial (PAM) devant la nécessité d’un rationnement de l’aide alimentaire. Les demandes en effet concernent maintenant aussi des pays comme le Mexique ou l’Indonésie, où les denrées existent, mais sont trop chères pour une frange importante de la population. Il faut lire aussi le dernier rapport de la FAO selon lequel, même si quelques progrès ont eu lieu en Chine et en Inde, le nombre global des victimes de la faim et de la malnutrition augmente encore.

Ainsi, la crise financière actuelle ne peut être réduite à un simple excès de la finance, qu’il suffirait d’arraisonner, une fois la tourmente passée. Si dès le début du siècle passé, le capital financier tend à devenir prépondérant par rapport au capital industriel. avec le néolibéralisme, c’est l’ensemble des conditions de vie à l’échelle du monde, y compris dans ce qu’elles ont de plus élémentaire, qui sont passées sous la domination de la finance globale. Celle-ci permet l’annexion dans le processus capitaliste des domaines qui lui échappaient encore ou qui lui avaient été soustraits par l’action régulatrice des états. En ce sens, il n’y a aucune limite a priori à l’extension du modèle boursier. Et ceci d’autant plus que dans le domaine des matières premières, la spéculation financière se nourrit de la crise écologique. L’épuisement des ressources non renouvelables et l’augmentation forte de la demande en provenance des pays dits « émergents », l’impact de la crise climatique sur les productions agricoles, l’épuisement des sols, l’utilisation des terres et des productions céréalières pour la production d’agrocarburants, sont autant de facteurs de rareté et d’incertitude qui peuvent alimenter la spéculation. En retour, la transformation de ces ressources en produits financiers accélère le pillage de la planète et la dégradation environnementale. Les limites écologiques à l’expansion infinie du capital poussent les marchés à la hausse et laissent envisager la possibilité de nouvelles bulles financières, permises actuellement par les interventions des banques centrales qui cherchent à éviter l’effondrement du système de crédit et la récession en facilitant l’accès aux liquidités.

Mais un nouveau palier est franchi. En effet, la crise des subprimes a déjà illustré les limites et les contradictions d’une croissance économique tirée par une économie d’endettement qui finit par laisser exsangues et insolvables les plus pauvres. La hausse du prix des matières premières est porteuse de tendances inflationnistes. Or la baisse des prix est aujourd’hui, avec l’endettement, le moyen de maintenir en même temps des bas salaires et un potentiel de consommation à bas prix. Face à ces contradictions, lourdes de menaces pour les sociétés et pour la démocratie, seule notre capacité collective à retourner ce processus par l’affirmation de valeurs politiques stables, non sujettes aux fluctuations de la bourse ou de l’audimat, pourra nous prémunir de la barbarie.

Chronique publiée dans Politis, Avril 2008

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Lundi 3 mars 2008 1 03 /03 /Mars /2008 17:05
« Dès le moment où nous avons commencé à déclencher des processus naturels de notre cru (…), nous n’avons pas seulement accru notre pouvoir sur la nature (…), nous avons capté la nature dans le monde humain en tant que tel et effacé les frontières défensives entre les éléments naturels et l’artifice humain qui limitaient toutes les civilisations antérieures ». Hannah Arendt (1972, p.82)

Alors que se mettait en place au XIXe siècle le régime des brevets et des protections des inventions, l’exclusion du vivant n’a jamais été explicitement formulée. Elle était comprise de manière tacite, comme une croyance incorporée ou un tabou qui ne saurait être transgressé. La gratuité du vivant et sa capacité infinie de reproduction empêchaient d’en concevoir l’appropriation. La question même de sa propriété ne se posait pas réellement : l’idée de chose commune, de res communis excluait celle d’appropriation et l’insistance sur la propriété commune s’est affirmée conjointement avec le mouvement d’appropriation. Conformément à la séparation entre le monde animé et le monde inanimé, généralement admise dans la culture occidentale, les brevets s’appliquaient au monde inanimé et ne pouvaient concerner  le monde animé.

Le développement des biotechnologies va bouleverser cet ordre. Au regard de ces industries, telle une machine, le vivant est décomposé en pièces détachées qui ne font plus sens : organes, tissus, cellules, gènes, molécules. Selon la méthode réductionniste, il est réduit à des parties fragmentées, séparables et substituables. Il peut ainsi devenir « matière biologique », travaillée par les industries biotechnologiques. Dépouillé de tout caractère subjectif, il est une simple ressource, objet économique et objet de droit, en particulier de droits de propriété.

Ce mouvement tend à abolir la nature comme res communis, il tend également à une extension et à une modification inédite des droits de propriété, au delà du vivant lui-même.

Il s’accompagne en effet, à partir des années 1980 de la mise en place de nouveaux droits de propriété intellectuelle (NDPI) dans le domaine du vivant. L’avènement de ces droits constitue une rupture qui accompagne le développement des bio-technologies, considérées souvent comme un secteur ouvrant la voie à la « seconde grande révolution technologique de l’histoire » (Rifkin, 1998). Désormais, ces dernières ne reposent plus simplement sur l’utilisation de procédés biologiques repérés, mais sur la création de nouveaux produits biologiques, d’une « seconde nature » épurée des imperfections. Les sciences de la vie ne sont plus seulement descriptives, elles sont créatrices grâce au génie génétique. De res communis, le vivant devient d’abord propriété privée, propriété singulière toutefois du fait de la nature même du vivant, de sa capacité à se reproduire à l’infini, de manière non programmée et gratuitement.

1. Les droits de propriété intellectuelle franchissent une nouvelle frontière : le cas du vivant

L’émergence des nouveaux droits de propriété intellectuelle s’inscrit dans des transformations des modes de pensée qui se font jour à partir de la fin des années 1960. Le nouveau paradigme est fondé sur la sacralisation du marché et de la propriété privée, sur la dévalorisation du domaine public et du domaine des biens communs, au nom de l’efficacité économique.

Un des moments fondateurs de cette rupture idéologique fut la publication de l’article célèbre de Garett Hardin, « The Tragedy of the Commons » (1968), dont le succès imprègne la vision des biens communs. Selon Hardin qui reprend la loi de population de Malthus, la croissance « naturelle », exponentielle et inexorable de la population dans un monde fini ne saurait trouver de solution technique et exige un réexamen de nos libertés à la lumière de la tragédie des biens communs. Pour Hardin, ces derniers sont en effet menacés de disparition du fait d’une pression démographique trop forte. Les biens communs ne sont justifiables que dans le cas de faible densité de population. Comme la densité a augmenté, l’idée de libre accès doit être abandonnée car elle a pour conséquence le gaspillage et ne peut conduire qu’à la tragédie de leur disparition. Dans le contexte idéologique du libéralisme renaissant sous la forme néo-libérale et du néo-conservatisme aux USA, le prolongement de cet article a conduit à considérer tous les biens communs et leur gestion commune comme sources de gaspillage, leur sauvegarde et une gestion efficaces n’étant possibles que sur la base des droits de propriété privée.  Il s’agit donc d’attribuer des droits de propriété bien définis (Smith, 1992) dans le cadre d’une « écologie de marché ».

1.1. Du droit d’exploitation au droit d’exploration

La transformation de la propriété sur le vivant s’accomplit dans un cadre plus large de la  transformation de la nature même des brevets et de la construction d’une « économie de la connaissance ». C’est désormais le champ même de la connaissance et ses matériaux, et non plus seulement le produit de l’activité de recherche, qui doit être considéré comme transformé et construit par le travail pour devenir appropriable. Dans ces conditions, la distinction entre connaissance et invention et la frontière entre découverte et invention doivent s’effacer. Créer un marché de la connaissance suppose d’instaurer une rareté dans ce domaine à l’aide de droits d’entrée, comme pour les inventions. Les nouveaux DPI vont accomplir ce passage en clôturant le champ de la connaissance par un régime de propriété qui aliène ce bien commun et privatise les droits d’accès et d’usage. La définition des DPI donnée par K. Arrow, qui consiste à concevoir ces droits comme frontière entre les activités de recherche non-brevetables et les autres activités inventives (Arrow, 1962), devient obsolète.

En effet, à partir des années 1980, le changement de paradigme se reflète et se répercute sur la législation américaine en matière de droits de propriété intellectuelle, avec en particulier le Bayh-Dole Act de 1980. Il s’agit à partir de cet acte de permettre aux inventions financées par des fonds de recherche publics d’être directement tranférées vers des applications industrielles et commerciales. Cela concerne essentiellement les universités et les laboratoires publics de recherche. Ces organismes publics peuvent, avec le Bayh-Dole Act, vendre sous forme de droits exclusifs, l’exploitation de brevets à des firmes privées ou passer avec ces firmes des accords de « joint-venture ». Ces dispositions permettent donc l’ouverture des brevets à la recherche fondamentale. Ce glissement augure d’une transformation radicale du brevet lui-même et de sa fonction. L’octroi d’un brevet reposait jusqu’ici sur un monopole temporaire d’exploitation d’une invention, délivré par l’État à un inventeur qui s’engage à divulguer une découverte profitable à la collectivité. Désormais, il est là davantage comme « droit d’exploration » que comme « droit d’exploitation » (Coriat, 2002a).

Il s’agit en effet de l’appropriation exclusive, sous forme de monopoles bi-latéraux, du champ gigantesque de la connaissance actuelle et à venir et non plus seulement des inventions. Les droits d’exclusivité portent aussi sur les instruments, matériaux de recherche et bases de données. Le brevet devient octroi d’une part du Marché de la connaissance et des produits qui en découlent au profit d’entreprises industrielles.

1.2. Evolution de la législation en matière de propriété du vivant

Cette rupture déplace les limites traditionnelles du brevet, en particulier dans le domaine du vivant. Déjà le Plant Patent Act (1930) aux Etats-Unis avait introduit une modification en supprimant la différence traditionnelle entre le vivant et l’inanimé et en la remplaçant par l’opposition entre le naturel et l’artificiel. Le brevetage des plantes obtenues artificiellement était donc autorisé. Cette disposition s’est appliquée essentiellement aux plantes environnementales. Plus tard, dans les années 1970, fut voté le Plant Variety Protection Act, concernant plus de 350 espèces végétales.

Mais le mouvement croissant de brevetabilité est surtout illustré aux États-Unis, par l’arrêt Chakrabarty. Il est le résultat d’une décision de la Cour Suprême en 1980 qui accorde finalement une demande de brevet sur une bactérie, déposée par Ananda Chakrabarty pour le compte de la société General Electric. La demande de brevet avait déjà été formulée en 1972. L’office américain des brevets (USPTO) avait accepté la demande pour le procédé de fabrication de la bactérie manipulée, mais l’avait refusée pour la bactérie elle-même, per se. En effet, selon les lois des USA, les produits de la nature étaient considérés comme non-brevetables. La Cour Suprême a finalement accepté au motif que la nouvelle bactérie comporte des caractéristiques différentes de celles qu’on peut trouver dans la nature et qu’elle est donc le produit de l’ingéniosité humaine.

Dès 1981, l’Office Européen des brevets modifie ses propres règles et permet le brevetage des micro-organismes. Il fut suivi par nombre de pays : selon une étude de l’OCDE menée auprès d’une vingtaine de pays en 1983, la brevetabilité des microorganismes en tant que tels est acceptée (Clavier, 1998).

Cet arrêt inverse la jurisprudence en vigueur jusque-là, puisque le vivant n’est plus considéré comme produit de la nature et non-brevetable dès lors qu’il nécessite l’intervention de l’homme pour être mis au jour. Ainsi est mis fin à la distinction entre l’invention, qui relève strictement du génie humain, et la découverte, c’est-à-dire la mise à jour et la connaissance d’un domaine ou d’une ressource qui existe déjà. Depuis cette date, la brevetabilité du vivant connaît une accélération inouïe. Le brevet donne le droit d’exploiter sur le marché une invention ou une découverte en conférant le monopole de la commercialisation. C’est un droit de propriété incorporelle, qui assure un droit de jouissance sur l’objet breveté et ses applications.

Vint ensuite le brevetage des animaux avec en 1988 le brevet sur une souris-chimère, Myc Mouse, déposé par l’université de Harvard et racheté par Dupont de Nemours. Une fois atteint un tel niveau de fractionnement de la « matière vivante », l’humain, le végétal, l’animal ne se distinguent plus. Le remplacement du processus écologique de reproduction en processus technologique de production est également illustré par la génétique médicale et les techniques de reproduction artificielle qui relèvent du même mouvement de maîtrise et appropriation du vivant. La réduction de l’incertitude ouvre en effet la perspective d’un nouveau marché, celui de la fécondation, au nom de l’utilitarisme médical et de la lutte contre la stérilité ou les malformations. Ovules et sperme deviennent des pièces détachées traitées par les industries de la fécondation. Le déterminisme génétique ambiant favorise cette évolution, dans la mesure où les gènes sont rendus responsables de nombreuses maladies, y compris de comportements sociaux déviants. Le darwinisme social et la concurrence qui font rage poussent à la recherche de qualité de l’humain et légitiment le franchissement des limites à l’instrumentalisation du vivant par l’ingenierie bio-génétique.

La rationalisation du droit et l’extension de ces dispositions à l’échelle internationale vont accélérer et globaliser ces droits de propriété sur le vivant. Alors que jusque-là, en accord avec l’Organisation Internationale de la Propriété intellectuelle (OMPI) qui dépend de l’ONU, les DPI avaient une base territoriale, la création de l’OMC en 1994, déterritorialise ces droits et les fait entrer dans les négociations commerciales. C’est un domaine central pour le contrôle du processus de la division internationale du travail, pour la maîtrise et l’appropriation de la connaissance. En effet, un des accords clé de l’OMC concerne ces droits, c’est l’accord A.D.P.I.C. (Aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce). Même si l’article 27 évoque en préambule la possibilité de limitations pour protéger l’ordre public, la santé ou l’environnement, l'article 27-1 des ADPIC indique qu’un « un brevet pourra être obtenu pour toute invention, de produit ou de procédé, dans tous les domaines technologiques, à condition qu'elle soit nouvelle, qu'elle implique une activité inventive et qu'elle soit susceptible d'application industrielle ». Le vivant est d’emblée concerné puisqu'il s'agit de toute invention dans tous les domaines technologiques et les entreprises multinationales dans le domaine des bio-technologies peuvent ainsi disposer d’un immense réservoir de ressources.

L’article 27-1 précise que « des brevets pourront être obtenus et qu’il sera possible de jouir des droits de brevets sans discrimination quant aux lieux d’origine de l’invention, aux domaines technologiques et au fait que les produits sont importés ou sont d’origine nationale ». L’article 28 précise le droit exclusif du titulaire de brevet qui peut « empêcher des tiers agissant sans son consentement (de) fabriquer, utiliser, offrir à la vente, vendre ou importer…l’objet du brevet ». Le produit breveté peut ainsi être importé et commercialisé sans contrepartie vis-à-vis des pays d’origine.

Les limites à la brevetabilité restent celles communément admises. Ainsi, l’article 27-2 prévoit que « les membres pourront exclure de la brevetabilité les inventions dont il nécessaire d’empêcher l’exploitation commerciale sur leur territoire pour protéger l’ordre public ou la moralité, y compris pour protéger la santé des animaux ou préserver les végétaux ou pour éviter de graves atteintes à l’environnement ».  L’article 27-3 a et b prévoit d’autres exclusions : d’une part (a) « les méthodes diagnostiques, thérapeutiques et chirurgicales pour le traitement des personnes ou des animaux » et d’autre part (b) « les végétaux et les animaux autres que les microorganismes, et les procédés essentiellement biologiques d’obtention de végétaux ou d’animaux, autres que les procédés non biologiques et microbiologiques ». Dans la pratique, on assiste à une interprétation très restrictive de ces exclusions, notamment avec le développement de traités de libre-échange bilatéraux.

L’Union Européenne, après une longue controverse, s’est convertie finalement à ce régime des brevets, comme en témoigne la directive 98/44 de 1998 sur le vivant, qui va dans le sens de la législation américaine et internationale (Directive 98/44/CE, art. 3 et 5). L’adoption de cette directive est l’aboutissement d’un processus entamé en 1988, lorsque la Commission Européenne présente une proposition de « Directive du Parlement Européen et du Conseil sur la protection juridique des inventions biotechnologiques ». Conformément au respect constant des pays européens pour la matière vivante comme patrimoine commun de l’humanité, le Parlement Européen rejette ce texte à deux reprises en 1995. Après avoir été soumis à des pressions des entreprises transnationales pharmaceutiques et biotechnologiques, le Parlement adopte, en première lecture, un texte de la proposition de directive avec quelques amendements qui ne modifient pas fondamentalement la portée du texte adopté. La directive sera adoptée en 1998.

L’article 3-2 établit qu’« une matière biologique isolée de son environnement naturel ou produite à l’aide d’un procédé technique peut être l’objet d’une invention, même lorsqu’elle préexistait à l’état naturel. » Ce texte, qui confond découverte  et invention, fournit la base légale au brevetage du vivant végétal, animal ou humain. L’article 5-2 précise que « un élément isolé du corps humain ou autrement produit par un procédé technique, y compris la séquence ou la séquence partielle d’un gène, peut constituer une invention brevetable, même si la structure de cet élément est identique à celle d’un élément naturel. »

La directive sera finalement transposée en droit français en 2004, après de longs débats parlementaires.

2. Les droits de propriété sur le vivant abolissent la nature comme res communis.

Le mouvement de privatisation du vivant n’est pas sans rappeler le mouvement des enclosures en Angleterre, lorsque les terres soumises à un droit d’usage communautaire, ont été confisquées aux paysans et aux bergers et clôturées, consacrant le passage d’un régime de possession, avec des droits d’usage collectifs, à un régime de propriété privée. On peut considérer en effet que les nouveaux droits de propriété intellectuelle inaugurent un second mouvement des enclosures (Boyle, 2002). La situation de millions de paysans du Sud, expropriés de leur savoir traditionnel, éliminés par l’obligation de recourir à l’achat de semences transgéniques, n’est pas sans ressembler au tableau que Karl Polanyi dressait de l’Angleterre des enclosures (Polanyi, 1984). Toutefois, si le vivant se trouve effectivement clôturé du fait de la prolifération des brevets, comme le furent les terres communes au moment des enclosures, ces nouveaux droits de propriété ne peuvent être pensés seulement sur le modèle d’une propriété foncière, limitée par des frontières définissant l’intérieur de la propriété et son extérieur. Ils relèvent d’une propriété incorporelle et d’un droit d’exploitation à venir, qui, du fait des caractéristiques propres du vivant et des conditions de sa reproduction, permettent et provoquent le franchissement des clôtures.

2.1. Une extension des droits de propriété

La généralisation du système des brevets comme modalité quasiment exclusive de protection conduit d’abord à étendre les droits de propriété. En Europe, l’extension des brevets en matière de protection végétale illustre cela. La convention UPOV (Union pour la Protection des Obtentions Végétales) entrée en vigueur en 1968, exclue les variétés végétales en tant que telles de la brevetabilité et définit un Certificat d’Obtention Végétale, droit de propriété qui donne au détenteur d’une variété le droit exclusif de la reproduire et de la vendre. Toutefois l’obtenteur ne peut s’opposer aux actes accomplis sur cette variété pour en créer de nouvelles. Comme le souligne Alain Claeys dans son rapport à l’Assemblée Nationale, « l’exception de l’obtenteur est la pierre angulaire du système. Elle garantit le libre accès à la source initiale de variation. Toute variété protégée par un certificat d’obtention végétale peut être librement utilisée par tout sélectionneur comme géniteur pour un nouveau programme de création végétale. Ce qui est protégé par ce système est la combinaison spécifique des gènes constituant la variété mais non les gènes eux-mêmes » (Claeys, 2001).

L’abandon de ce régime au profit de celui des brevets, qui portent sur les gènes eux-mêmes, illustre l’extension illimitée des droits de propriété. Cette extension est encore renforcée par l’effacement de la frontière entre invention et découverte. Les brevets ne sont plus seulement posés à l’aval de la connaissance, mais de plus en plus à l’amont :

« Autre évolution majeure : du fait du caractère extrêmement étendu des «revendications» (claims) reconnues aux déposants, dans nombre de cas les brevets attribués ne garantissent plus des inventions « effectives », mais couvrent des inventions à venir, parfaitement virtuelles, car non prévisibles. Ainsi, contrairement à un arrêt antérieur de la Cour suprême qui mettait en garde contre ce danger, le brevet s'est transformé en un véritable « permis de chasse » (…). Il ne consiste plus en une « récompense » attribuée à l'inventeur en échange de la divulgation de son invention : le brevet se mue, pour la firme qui le détient, en droit d'exploration, cédé sous forme de monopole, pour toutes les inventions à venir, non décrites et non prévisibles, avant même que toute invention ait été effectuée et, a fortiori, divulguée » (Coriat, 2002b).

Il en est de même de l’effacement de la frontière entre invention et connaissances de base :

« Ainsi, alors que le droit de la propriété intellectuelle apparaissait jusque-là comme la frontière délimitant la complémentarité entre connaissances de base et exploitations commerciales de ces connaissances, ce sont ici les connaissances elles-mêmes qui sont au cœur du système d’appropriation. Dès lors, il apparaît que c’est bien un véritable dépassement de frontière qui s’est opéré » (Orsi, 2002, p.84).

Ce dépassement de frontière remet en cause la conception du droit de propriété conçu sur le modèle de la propriété foncière.

2.2. Une appropriation globale remettant en cause les autres droits de propriété et la nature comme res communis

Plusieurs procès intentés par des firmes semencières, comme l’affaire Monsanto Canada Inc contre Percy Schmeise, illustrent cette captation de propriété. M Schmeiser, cultivateur biologique canadien fut accusé en 1997 par Monsanto d’avoir frauduleusement utilisé des semences de colza Round Up Ready dont le gène modifié est breveté au nom de Monsanto, alors que la contamination des champs de colza de M. Schmeiser s’est faite naturellement par pollinisation croisée de plantes génétiquement modifiées avec des plantes biologiques. La victime est transformée en accusé : c’est un abus de droit de propriété dont le droit des brevets est lui-même la source. M. Schmeiser fut finalement condamné après plusieurs appels et se trouve aujourd’hui ruiné. Plus de 100 procès de ce type sont actuellement intentés à des agriculteurs des Etats-Unis pour « violation de propriété ».

Ceci signifie que Monsanto a pu pénétrer sans autorisation dans des propriétés privées, que la firme peut polluer en toute impunité et à terme priver les propriétaires de tout usage de ces propriétés colonisées par des plantes trangéniques.

Cette appropriation globale, cette dissémination de propriété, découle de la qualité essentielle du vivant -sa capacité à se reproduire de manière infinie, gratuite et non programmée- et de la volonté de contrôler cette reproduction à venir. Dans le cas des semences, les manipulations génétiques constituent une tentative d’éliminer le biologique, c’est-à-dire de supprimer la capacité des semences à se multiplier. Les sources de renouvellement de la vie sont transformées en matières mortes, en objets, destinés au Marché. Voilà pourquoi Monsanto a pu imaginer de stériliser génétiquement les semences avec le gène dit « Terminator ». En langage semencier, il s’agissait de supprimer le « privilège de l’agriculteur ». Une campagne internationale a fait interdire cette pratique, mais le régime des brevets l’autorise à nouveau : dans les contrats signés avec les entreprises semencières, figure toujours l’engagement à ne pas les réutiliser.

La semence transformée industriellement devient la seule base de création de valeur. L’activité antérieure de sélection, apprivoisement, croisement et conservation des semences, le savoir accumulé pendant de millénaires, sont considérés comme un donné de la Nature, sans valeur et sans droit. Les paysans peuvent être alors assimilés à des pirates qui exercent un monopole illégitime sur la Nature, dans le droit-fil de ce qu’expriment régulièrement les responsables des firmes agro-alimentaires :  

«Cargill ou Monsanto voient certains phénomènes naturels, qui font partie des cycles normaux de la nature, comme des "vols" sur leur propriété. Lors du débat qui a eu lieu en 1992 sur l'ouverture de l'Inde à Cargill, le directeur général de cette firme a déclaré :   Nous apportons aux agriculteurs indiens des technologies raffinées qui empêchent, par exemple, les abeilles d'usurper le pollen» (Shiva, 2001).

Et les brevets sur les semences ne sont que la première étape de la privatisation de la chaîne alimentaire. En effet, Monsanto vient de déposer aux USA une demande de brevet sur une séquence génétique de porc, présente selon des associations d’agriculteurs chez 75% des porcs. Il apparaît en effet que certains gènes, isolés par Monsanto, favorisent une croissance plus rapide. Ce brevet est de portée générale et concerne également la progéniture, si bien qu’une reproduction non déclarée serait considérée comme une infraction.

Aussi, les brevets sur le vivant apparaissent comme une protection des transnationales de la concurrence que leur fait la nature, res communis. Ceci évoque le célèbre pamphlet de Frédéric Bastiat  : en 1845, les Fabricants de Chandelles»  adressaient à « MM. les Membres de la Chambre des Députés » une pétition pour leur demander de  « faire une loi qui ordonne la fermeture de toutes fenêtres, lucarnes, abat-jour, contre-vents, volets, rideaux, vasistas,  œils-de-Bœuf , stores, en un mot de toutes ouvertures, trous, fentes et fissures par lesquelles la lumière du soleil a coutume de pénétrer dans les maisons, au préjudice des belles industries dont nous nous flattons d’avoir doté le pays, qui ne saurait sans ingratitude nous abondonner aujourd’hui à une lutte si inégale » (Berlan, 2005).

Enfin, ces droits contribuent à réduire la biodiversité. Ainsi, BASF, premier groupe chimiste mondial vient de s’allier avec Monsanto, l’une des grandes firmes mondiales produisant des organismes génétiquement modifiés. Ils vont créer un joint-venture dédié au développement de nouvelles semences de soja, coton, maïs, colza (1, 2 milliards d’euros pour un marché mondial qui représente un peu plus de 4milliards d’euros en 2006). Or ce sont les agriculteurs et les sélectionneurs qui sont les acteurs de la biodiversité car ils s’efforcent de respecter l’unicité et la globalité du monde vivant tout en jouant sur sa variabilité. Ils s’opposent en cela aux titulaires des brevets qui misent surtout sur l’uniformité en privilégiant des choix de semences uniformes associées à des herbicides et des pesticides obligés. Voilà pourquoi, outre les raisons de contamination, ces droits de propriété sur le vivant sont invasifs.

Ces droits de propriété incorporelle, droit de jouissance, d’exploitation et de commercialisation, engendrent d’ores et déjà de l’irréversible par l’introduction d’espèces génétiquement modifiées, par le piratage des savoirs traditionnels, par la concentration de la recherche sur quelques espèces, par la disparition des systèmes socio-économiques qui s’inscrivent dans cette diversité. Il y a déjà plus de vingt ans, René Passet montrait pourtant comment la capacité d’un système à se reproduire est fonction de sa diversité (Passet, 1996).

2.3. Une déterritorialisation de la propriété

Les ADPIC qui instituent et généralisent les droits de propriété sur le vivant à l’échelle du monde, sont en contradiction avec le Pacte international sur les droits économiques, sociaux et culturels (1966) qui précise :

« Tous les peuples ont le droit de disposer d’eux-mêmes. En vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel. »

« Pour atteindre leurs fins, tous les peuples peuvent disposer librement de leurs richesses et de leurs ressources naturelles, sans préjudice des obligations qui découlent de la coopération économique internationale, fondée sur le principe de l’intérêt mutuel, et du droit international. En aucun cas, un peuple ne pourra être privé de ses propres moyens de subsistance. »

Ces droits énoncés dans le Pacte International sont repris par la Convention de Rio sur la diversité biologique (CRD) de 1992 et renforcés par le Protocole sur la bio sécurité -dit de Carthagène- (2000) qui a pour objet de mettre en application le principe de précaution. En érigeant les DPI en droits privés, l’ADPIC est en contradiction avec cette Convention. En effet ADPIC et la CDB se réfèrent à deux systèmes de droit opposés : l’accord sur les ADPIC introduit des droits individuels privés sur les ressources biologiques, alors que la CDB consacre le droit des Etats et des communautés indigènes et affirme que les Etats jouissent d’un droit souverain sur leurs ressources biologiques (article 3 et 15-1 de la Convention). Elle rend nécessaire le consentement préalable du pays qui fournit les ressources génétiques pour l’accès à celles-ci (article 15.5). L’accord sur les ADPIC, ayant valeur de droit commercial international dans le cadre de l’OMC, et non plus seulement de recommandations, établit que les ressources naturelles doivent être soumises au droit privé de propriété intellectuelle, sans consentement nécessaire, et confie ainsi la conservation de la biodiversité à quelques firmes transnationales alors que la Convention la confie aux peuples et aux États.

Cette déterritorialisation abolit la notion de souveraineté et de définition d’un usage commun. Elle favorise la bio piraterie internationale qui marque aujourd’hui les rapports Nord-Sud.

Conclusion

Si la nature globale est encore considérée dans les textes comme res communis, le découpage du vivant en éléments simples, selon le principe de division hérité du cartésianisme, permet de faire des éléments du vivant des biens privés et privatifs, recomposés à l’infini. Le vivant n’est plus que de la ressource biologique privée de sens et la nature se trouve totalement artificialisée et réifiée. L’appropriation produit des réactions en chaîne, car il s’agit du contrôle du bios, de la capacité de l’Humanité à s’entretenir et se reproduire. Il s’agit d’une propriété sans limite, qu’on ne peut concevoir en ce domaine comme propriété clôturée car elle transgresse les limites généralement admises pour la propriété et provoque de l’irréversibilité.

Voilà une première raison pour laquelle la réaffirmation de l’idée de res communis est nécessaire, et d’abord pour prendre en compte la globalité des aspects du vivant et son irréductibilité à de la matière. Cela suppose un autre rapport à la nature, qui ne saurait être considérée comme simple objet, ressource à dominer et à s’approprier. C’est donc à partir de considérations éthiques, politiques et culturelles que peut être définie la res communis. À moins de s’en remettre à la prophétie de F. Fukuyama qui retourne la menace énoncée par Hannah Arendt en raison d’espérer : « Le caractère ouvert des sciences contemporaines de la nature nous permet de supputer que d’ici les deux prochaines générations, la biotechnologie nous donnera les outils qui nous permettront d’accomplir ce que les spécialistes d’ingenierie sociale n’ont pas réussi à faire. À ce stade, nous en aurons terminé avec l’histoire humaine, parce que nous aurons aboli les êtres humains en tant que tels. Alors commencera une nouvelle histoire, au-delà de l’humain » (Fukuyama, 1999).

Voilà pourquoi, en ce domaine au moins, la définition économique des biens publics mondiaux, issue des travaux de P. Samuelson et reprise notamment par les institutions internationales est tout à fait insuffisante. Ces biens publics et par extension les biens publics mondiaux sont des biens « par nature » non rivaux (la consommation d’une personne n’enlève rien à celle d’une autre, par exemple l’éclairage public) et non exclusifs (à la disposition de tous). Pour ces biens, le marché est dit défaillant du fait de la difficulté à établir des droits de propriété ou des droits d’usage et la puissance publique doit s’y substituer. Au plan mondial et face aux risques globaux, selon cette perspective, à la défaillance du marché s’ajoute la défaillance des états : les biens publics mondiaux nécessitent donc une coopération des états, des firmes et des ONG pour une « bonne et nouvelle gouvernance ». Or, concernant la propriété du vivant comme matière biologique, le marché n’est nullement défaillant, les droits de propriété sont possibles à établir et ce sont les états, sous la pression des firmes, qui ont légiféré et permis son appropriation.

La définition du  PNUD, à la suite des travaux d’A. Sen (Sen, 2000) et J. Stiglitz (Stiglitz, 1999), corrige en partie cette approche dans la mesure où le caractère public d’un bien ne vient plus seulement de ses qualités intrinsèques comme précédemment, mais de choix socio-politiques au nom d’un « intérêt général mondial ». L’idée « d’intérêt général mondial » sous-entend une nouvelle coopération internationale, avec la prise de conscience de la vulnérabilité de la biosphère et de l’épuisement des ressources. Toutefois, en sous-estimant les rapports de force et les conflits entre acteurs réels, l’invocation d’un « intérêt général mondial » peut couvrir de nouvelles formes d’ingérence et de domination.

Aussi, la deuxième raison pour se référer à la res communis, c’est précisément la nécessaire affirmation d’un bien commun, non appropriable, ni de manière privée, ni de manière publique : le vivant ne saurait en effet être approprié ou géré par des Etats, directement ou en accordant des délégations ! En revanche, les états et les instances internationales ont certainement à organiser la conservation des possibilités d’usage et de reproduction du vivant, dans toute sa diversité. Comme nous avons tenté de le montrer, c’est contradictoire avec des droits de propriété privée, qui, du fait de la nature même du vivant, reviennent à contrôler et s’approprier la capacité d’entretien et de reproduction de l’ensemble des espèces et mettent en jeu l’équilibre biologique de la planète.

Bibliographie

ARENDT H., 1972, La crise de la culture, Gallimard, Paris.

ARROW K., 1962, « Economic Welfare and Allocation of Resource Invention », in R.R. Nelson, ed, « The rate and direction of inventive activity », Princeton, NJ, Princeton University Press.

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BOYLE J., 2002, « The Second Enclosure Movement and the Construction of the Public Domain », p.53, Deadalus. (accessible :  http.//james-boyle.com)

CLAEYS A., 2001, « La brevetabilité du vivant », Rapport pour l’Assemblée Nationale et Sénat.

CLAVIER J.P., 1998, Les catégories de la propriété intellectuelle à l’épreuve des créations génétiques, L’Harmattan, Paris.

CORIAT B., 2002a, « Du Super 301 aux TRIPS : la vocation impériale du nouveau droit américain de la propriété intellectuelle », Revue d’Économie Industrielle, n°99.

CORIAT B., 2002b, « Le nouveau régime américain de la propriété intellectuelle. Contours et caractéristiques clés », Revue d’Économie Industrielle, Numéro spécial -2e trimestre 2002.

FUKUYAMA F., 1999, Le Monde des Débats, juillet-août 1999.

HARDIN G., 1968, « The tragedy of the commons », Science, n°162.

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PASSET R., 1996 (2°édition), L’économique et le vivant, Economica.

POLANYI K., 1984, La grande transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps, Gallimard, Paris.

RIFKIN J., 1998, Le siècle biotech, La Découverte, Paris.

SEN A., 2000, Un nouveau modèle économique. Développement, justice, liberté, Odile Jacob, Paris.

SHIVA V., 2001, Le terrorisme alimentaire. Comment les multinationales affament le Tiers-Monde, Fayard, Paris.

SMITH, F.-L.,1992, "Economie de marché et protection de l'Environnement", in FALQUE M. et MILLIERE G., Ecologie et Liberté, une autre approche de l'environnement, Litec, Collection Liberalia. Paris.

STIGLITZ J. E., 1999, « Knowledge as a global Public Good », Mimeo, World Bank.


 

Publié dans Développement durable et territoire,
Dossier 10 : Biens communs et propriété, mis en ligne le 7 mars 2008. http://developpementdurable.revues.org/document5443.html


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Mercredi 30 janvier 2008 3 30 /01 /Jan /2008 17:17
Il y a déjà huit ans, Susan George publiait chez Fayard une fiction intitulée Le rapport Lugano ; elle y décrivait avec verve, comment les meilleurs « experts » du monde, étaient enfermés dans cette charmante ville suisse de Lugano jusqu’à ce qu’ils aient établi le meilleur plan permettant à leurs commendataires, les propriétaires du capital, de conserver leur privilèges. Peut-être, sans souci de plagiat, Jacques Attali, plus fort qu’Ali Baba, et ses cinquante « experts », n’ont-ils fait que décalquer les horreurs dénoncées par Susan George, pour produire leur Rapport de la commission pour la libération de la croissance française.

« Celui qui croit que la croissance peut être infinie dans un monde fini est soit un fou, soit un économiste »

— Kenneth Boulding [économiste écologique américain, dans les années 1980]

Au-delà des 316 « décisions » du rapport Attali, déjà largement commentées, ce texte dessine un monde. La commission, formée « d’experts » cooptés, s’apparente davantage à un conseil de guerre, qui, face à l’urgence, se substituerait à la représentation politique en utilisant tous les moyens de propagande pour la mobilisation générale. « Tambour battant  » [1], guerre à la société, guerre au conservatisme, dans ses moindres recoins et détails, chasse aux déserteurs pour gagner la bataille de la croissance. « Plan global, non politique  », avec feuille de route pour chaque ministère, proposition d’un projet de loi autorisant le gouvernement à prendre les décisions par ordonnances, calendrier précis et organigramme structuré autour de « pilotes », de « pivots », de « partenaires clés  ». L’ennemi est traqué partout avec minutie, de la crèche aux seniors.
Mais nous ne pouvons en rester à la dérision et au sarcasme. La médiocrité du rapport, son art du déni et de la manipulation du réel et du savoir en font un projet politique inquiétant. Ce déni s’exprime particulièrement pour les pays pris comme exemples de réussite. « L’Espagne a œuvré pour l’accès de tous à la propriété du logement ». Quid de la crise des subprimes qui frappe l’Espagne et impose aux plus pauvres un endettement pour plusieurs générations ? Les clés du succès états-unien : « un rôle important des fonds de pension et des marchés financiers  ». Sans commentaires ! Aux rapports du GIEC sur le changement climatique, des réponses qui font froid dans le dos : la croissance tous azimuts, le low cost pour le transport aérien…etc., et pour respirer, dix Ecopolis ! Les théories sous-jacentes à ces « décisions » (courbe de Kuznets environnementale), selon lesquelles une croissance forte permet finalement la diminution des pollutions, ont pourtant été maintes fois scientifiquement invalidées. Le dernier rapport du PNUD est sans équivoque : « L’une des plus rudes leçons qu’enseigne le changement climatique, c’est que le modèle économique de la croissance et la consommation effrénée des nations riches sont écologiquement insoutenables ». Mais les Nations Unies font sans doute aussi partie de ce corset qui nous empêche de respirer.
Un réel dénié, un réel manipulé. Décision 89 : « développer massivement les recherches en matière d’OGM pour évaluer leur innocuité  ». C’est une recherche bien finalisée. Décision 90 : « Doter les instances européennes et nationales d’homologation des moyens nécessaires pour les rendre incontestables ». C’est une administration aux ordres. Un signe du déclin français : « La part des exportations françaises dans les exportations mondiales décroît régulièrement  ». Comment d’un côté, inciter et souvent contraindre les pays les Sud à s’inscrire dans le marché mondial, et vouloir maintenir la part de la France dans les exportations mondiales ? Ces propos sont révélateurs d’accents mercantilistes recyclés à la sauce néolibérale, impliquant la guerre économique sans merci « pour la captation de la croissance mondiale », par la concurrence, la baisse du coût du travail et la captation des ressources naturelles. Le chapitre concernant les choix énergétiques commence d’ailleurs par la « sécurisation nécessaire » des ressources pétrolières. C’est bien parti au Moyen-Orient. Rien en revanche sur la sécurisation de l’industrie nucléaire, qui doit être exportée dans le monde entier.
Et des approximations manipulatrices : « La part des retraites dans le PIB devrait passer de 12,8% aujourd’hui à 16% en 2050  ». Ces chiffres de 1999, ont été réactualisés en 2007 par le Conseil d’orientation des retraites : les retraites ne représenteraient plus que 14,9% du PIB. « La Chine connaît des taux de croissance supérieurs à 10% depuis plusieurs années  ». Ces « experts » ignorent les derniers rapports de la banque mondiale et du FMI, montrant que la croissance en Chine a été surévaluée (même si elle reste très forte) du fait de modes de calculs inappropriés pour les taux de change servant à la conversion du PIB chinois en dollars. Le nombre de pauvres en Chine est revu à la hausse, de l’ordre de 200 millions supplémentaires.
Enfin, le programme est parsemé d’appels à la réaction des classes populaires les plus précarisées contre les nantis qui vivent à l’abri des protections : « priorité aux exclus ». C’est la vieille rhétorique réactionnaire des effets pervers des politiques d’égalité et de redistribution, qui finiraient par se retourner contre les plus pauvres. Ce fut une des clés de l’élection de G. Bush. Cette tentative d’alliance entre les élites et les franges précarisées de la société est lourde de dangers pour la démocratie. Il est temps de relire l’analyse des processus totalitaires d’Hannah Arendt. Une croissance infinie dans un monde fini suppose effectivement une économie de guerre et une politique de dé-civilisation.

[1] Version papier, La Documentation française.


Publié dans Politis, janvier 2008

 


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Samedi 22 décembre 2007 6 22 /12 /Déc /2007 18:37

La loi relative aux libertés et responsabilités des universités, dite LRU, a été adoptée en plein été le 10 août 2007.
Depuis, elle fait l’objet de bien des oppositions.
On lira ci-dessous une analyse de Geneviève Azam du document établi par l’inspection générale des finances et de l’administration de l’Éducation nationale qui établit un « cahier des charges » de ladite loi.

On pourra aussi lire une analyse de la loi elle-même conduite par l’OFCE (Observatoire français des conjonctures), le centre de recherche en économie de Sciences Po.
Par ailleurs on lira aussi un appel (pièce jointe fournie par Jean-Paul Engélibert) lancé par de nombreux citoyens, universitaires ou non.

Des hauts fonctionnaires de l’Inspection générale des finances et de l’Inspection générale de l’administration de l’éducation nationale et de la recherche viennent de publier le « Cahier des charges établi en vue de l’élargissement des compétences des universités prévu par la loi relative aux libertés et responsabilités des universités ». Ce document a l’immense mérite de révéler sans fard la nature même de la réforme actuelle de l’université, conçue comme une entreprise soumise à une direction financière.

Le décor est planté dès le premier chapitre : le préalable à la réforme LRU est le « renforcement qualitatif » de la fonction financière des universités. Et vue l’ampleur de la tâche, ce sont de véritables directions financières de l’université qui vont devoir être recrutées, capables à la fois de faire de la « gestion immobilière » (elles pourront « aliéner tout ou partie de leur patrimoine »), de maîtriser les outils de la gestion patrimoniale (cash flow, marges d’autofinancement…), de réaliser en permanence une auto-évaluation financière, une évaluation de la performance financière des composantes, une « responsabilisation des composantes sur leurs choix de gestion », une comparaison avec les autres universités. Les universités devront réaliser chaque année des « analyses financières rétrospectives et prospectives », en évaluant « le coût à court et moyen terme » de leurs décisions importantes.

Une fois cette direction financière établie, on arrive à l’essentiel : « la gestion des ressources humaines ». L’université va avoir la maîtrise des crédits de personnel et la gestion de leurs emplois. Mais attention, sera fixé un plafond d’emplois global (y compris tous les services financiers à créer) et un plafond de masse salariale, pour favoriser les redéploiements et « repyramidages ». En effet, le « pilotage de la masse salariale va devenir un enjeu essentiel pour les universités ». Pour cela un préalable est énoncé : « veiller à ce que la paye soit assurée sans heurts » ! (sic). Enfin, la loi donne aux présidents d’université des « leviers pour récompenser le mérite et l’implication des personnels », elle supprime « les freins au recrutement des contractuels de haut niveau » (pour l’attractivité de l’université dans le grand marché des diplômes, sanctionné par les classements internationaux type CAC 40), de « moduler les primes en fonction de la manière de servir ».

Enfin le dernier chapitre concerne les relations avec la tutelle, à laquelle il faut fournir une « information régulière », après s’être doté « d’instruments d’audit interne et de pilotage financier et patrimonial selon des modalités fixées par décret ». Pour être efficace, il conviendra d’élaborer « un schéma directeur des systèmes d’information », et l’université « devra se conformer aux exigences de « reporting » (remontées des données).

On se souvient de Serge Tchuruk qui, en 2001, se mettait à rêver d’une usine sans travailleurs, conformément à l’utopie néo-libérale de création de valeurs par la magie de la finance. Eh bien, cette nouvelle machine financière, appelée encore Université, semble fonctionner sans étudiants, sans enseignants, sans chercheurs, pas une seule fois cités dans ce document.




Publié sur le site d'Attac France

Par Geneviève Azam
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Lundi 17 décembre 2007 1 17 /12 /Déc /2007 17:50


« Vive le pétrole cher ! », c’est le titre d’un supplément de Libération du 29 mai 2006, ou encore : « Comment le baril à prix d’or nous aidera à faire bouger le monde ». Tous ceux, pour qui la crise écologique n’est pas une simple péripétie malheureuse d’un système qui serait par ailleurs bienveillant pour l’humanité et son habitat, devraient se réjouir du consensus qui se dessine : l’épuisement des énergies non renouvelables n’est plus considéré comme pensée catastrophiste d’écologistes passéistes.

 

Fini les sarcasmes qui accueillirent le géologue King Hubbert lorsqu’il théorisait le Peak Oil en 1956, ou encore Colin Campbell1 en 1989. Ce dossier explore les potentialités des énergies renouvelables, il souligne les trésors d’ingéniosité des nouveaux entrepreneurs engagés dans la production d’une nouvelle offre énergétique. En bref, le pétrole cher serait en passe de bousculer le vieux monde en suscitant des innovations pour de nouvelles sources d’énergie, pas toujours renouvelables d’ailleurs, puisqu’un long développement est consacré aux possibilités du charbon.

 

Or, s’il est certain que des recherches et techniques nouvelles sont nécessaires, nous savons aussi, que face à l’urgence climatique et à l’épuisement des énergies renouvelables, les plus grandes marges de manœuvre ne résident pas dans la recherche continue du développement de l’offre, mais dans un changement radical des choix de production, de consommation et de répartition des richesses, incluant les limites écologiques.

 

Cette occultation conduit par exemple à citer des expériences fort intéressantes et, au même titre, le développement massif des biocarburants.

 

Le sol cultivable, déjà largement épuisé, doit-il servir à produire du carburant et être encore détérioré par la course aux rendements d’une agriculture productiviste ? Où bien n’est-ce pas du côté de la reconversion des modes de transport et des choix de localisation des activités qu’il faut regarder ?

 

Toujours pêle-mêle, dans cet immense élan salvateur, British Petroleum devient « Beyond Petroleum » (après le pétrole). Face à toutes ces confusions, la plus grande menace aujourd’hui ne vient-elle pas comme l’écrivait Yvan Illitch de ceux qui nous veulent du bien, « des industriels du bien »2 selon l’expression de Jean-Pierre Dupuy ? Dans le dossier, une publicité d’Areva, leader mondial de l’énergie nucléaire et « acteur engagé dans les énergies renouvelables » devrait nous rappeller que la crise environnementale et climatique représente une chance pour le nucléaire « civil » et la nucléocratie.

 

Alors, « Vive la crise » ? Ce fut précisément le titre d’un autre supplément de Libération, paru en 1984 en même temps qu’une célèbre émission de télévision avec Yves Montand . Après le tournant de la rigueur de 1983, et avec la même apparence de non-résignation devant la fatalité, ces documents célébraient la fin de l’État-Providence, car la crise allait permettre enfin de casser les « acquis sociaux ». Il s’agissait de rendre la crise positive en suscitant l’initiative étouffée de « citoyens entreprenants ».

 

Comme ce fut le cas avec l’acceptation de la fatalité d’un chômage massif et d’une rareté des emplois, la conscience de la rareté des énergies renouvelables concourt à imposer subrepticement le discours néo-libéral qui fait de cette rareté la source de l’innovation, et du productivisme la solution.

 

Ce discours retrouve une force d’autant plus importante qu’il s’agit là, après la fin de la politique et de l’Histoire, clamée dans les années 1980, de Sauver la Terre, au-delà de tout rapport de force ou clivage idéologique, en accréditant l’idée d’une crise sans sujet identifiable, d’une menace anonyme que le Marché pourrait réguler. L’appel aux nouveaux entrepreneurs est censé briser la gestion rentière et monopolistique de l’énergie et restaurer les conditions de la concurrence. Il est pourtant bon de rappeler les 8,4 milliards de dollars de bénéfices trimestriels pour Exxon en 2005, et globalement les profits en hausse de 7% à 15% pour les grandes compagnies pétrolières entre 2004 et 2005.

 

Nous avons à prendre au sérieux la déplétion de la couche d’ozone, l’épuisement des ressources non renouvelables et la dégradation des ressources renouvelables.

 

« Vive le pétrole cher », une telle expression donne à penser que les prix du marché devraient orienter les choix.

 

Alors qu’il s’agit de chercher dans la crise écologique des enseignements pour la conduite des affaires humaines, des éclairages pour des choix collectifs et certainement d’autres voies d’accomplissement que le bien-être matériel.

 

Ce sont des choix politiques.

 

Nous vivons aujourd’hui les effets du « Vive la crise », nous ne pouvons les laisser se conjuguer avec la mise en place d’un nouvel ordre écologique mondial piloté par les multinationales de l’énergie.

 

Par Geneviève Azam
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Jeudi 1 novembre 2007 4 01 /11 /Nov /2007 18:17
La globalisation néo-libérale a trouvé sa justification dans le principe simple : il n’y a pas d’alternative (TINA). Après des années de recherches et publications restées relativement confidentielles, des années de construction de réseaux,  fondations et autres think tank, après les premières applications concrètes dans le Chili de Pinochet, c’est l’effondrement des pays du bloc dit « socialiste » qui a permis l’affirmation au grand jour de ce principe et la tentative de sa généralisation.
Ce principe du « TINA » est double. D’abord, il n’y a pas d’alternative à la puissance régulatrice du marché, au règne absolu de la propriété privée, et tout projet collectif qui le contesterait porte en germe des visées totalitaires. Bien sûr le marché est imparfait et la science économique contemporaine a développé des sophistications impressionnantes de ses modèles d’équilibre initiaux pour permettre la levée de ces imperfections. Une fois ceci admis, devant les pannes et les accidents du système, il n’y a pas d’alternative à la fuite en avant technologique : la technique assure les réparations de la mécanique marchande et du système technique, elle met en œuvre des procédés devant permettre la poursuite de la croissance illimitée au nom des « besoins » de la population mondiale. Les limites de la planète, tout comme les limites sociales sont alors de simples « obstacles » que la technique finira bien par vaincre : Monsanto lutte contre la faim dans le monde avec les OGM, les techniques financières permettent d’éviter le krach boursier, l’énergie nucléaire est une solution au dérèglement climatique, le marché du carbone régulera les émissions des gaz à effet de serre et la gestion des « ressources humaines » fera office de réforme sociale. Et pourquoi pas une éolienne géante qui climatiserait la planète ?
Ainsi le dérèglement climatique ne laisse pas démunis les partisans du TINA. La pollution est à la mode comme l’écrivait déjà Guy Debord en 1972 dans La Planète malade, elle est mise en spectacle pendant que les menaces réelles s’accumulent et que se construisent un marché des droits à polluer, un marché des risques climatiques et des possibilités inédites d’investissement dans des technologies « propres ». Appuyé sur les deux béquilles, technique et marché, « l’effet de serre peut être une chance pour le capitalisme ».
La force de ce principe et les difficultés pour s’en défaire, est de contenir une part de vérité : il n’y a pas d’alternative sans discussion simultanée des deux piliers, technique et marché. La remise en cause de la régulation marchande est relativement aisée : éclairés par les échecs passés, une pensée théorique critique et des expériences sociales portées par les mouvements sociaux permettent d’en dessiner les contours.  En revanche, la remise en cause du technicisme et du productivisme, formulée depuis plusieurs décennies par des courants de l’écologie politique, pose des questions nouvelles, souvent étrangères à la pensée sociale traditionnelle. Or, la recherche d’alternatives ne peut plus, au nom de la critique de la régulation marchande, se centrer exclusivement sur les modalités d’appropriation des moyens de production et de répartition des richesses. Souvenons-nous que Marx dans les Manuscrits de 1844 insistait sur l’importance qu’il faut attribuer aussi bien à un nouveau mode de production qu’à un nouvel « objet de production ». Ce nouvel objet de production suppose de formuler la question politique : que produire, pourquoi le produire et comment le produire ? Dans ses œuvres postérieures, cette double exigence est éclipsée et l’analyse est centrée sur la propriété et la croyance au caractère finalement progressiste du développement des forces productives. Les pays du socialisme « réellement existant », qui ont caricaruré cet oubli et fait de la technique un outil absolument neutre au service du peuple, ont également de cette manière ôté au peuple tout choix politique et précipité leur échec. Trotski lui-même n’a-t-il pas écrit que le taylorisme, comme technique d’organisation du travail, était mauvais dans son usage capitaliste et bon dans son usage socialiste ?
Paradoxalement, la conscience d’un monde fini peut réouvrir le débat là où la démesure l’avait clôturé. À condition de ne pas oublier que Marché et fuite en avant techniciste sont indissociables et s’auto-entretiennent. L’oubli d’un des deux termes ou sa minoration enfermerait les alternatives dans l’utopie d’un capitalisme « propre » ou bien dans l’illusion d’un socialisme, finalement oublieux des finalités de la vie humaine et ignorant notre responsabilité face à une époque qui dispose de tous les moyens techniques d’altérer de manière irréversible les conditions de vie humaine et sociale sur Terre, et qui dès maintenant condamne les quatre cinquième de l’Humanité à une misère grandissante.

Chronique publiée dans Politis, novembre 2007
Par Geneviève Azam
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Samedi 6 octobre 2007 6 06 /10 /Oct /2007 17:29

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Jeudi 27 septembre 2007 4 27 /09 /Sep /2007 18:55

La croissance est-elle en soi réactionnaire ? La prise en compte de la nouvelle donne écologique doit conduire la gauche à rompre avec l’imaginaire productiviste.

Les difficultés de la gauche dans son ensemble sont souvent analysées à partir du basculement d’une partie de la gauche social-démocrate et de ses élites dans le social-libéralisme, dans l’accompagnement consentant ou résigné des politiques néolibérales. Nous ne revenons pas sur cet aspect déjà largement développé, qui s’est cristallisé au moment de la tentative de constitutionnalisation des politiques néolibérales en Europe et de son refus par une « gauche antilibérale ».

C’est cette gauche-là, aujourd’hui divisée et éparpillée, qui est à la recherche d’un socle de principes, de repères, de propositions, capables d’affronter la dissolution des valeurs qui l’ont constituée depuis le XIXe siècle et de combattre l’adhésion d’une part des catégories populaires à l’idéologie néoconservatrice. Mais le label « antilibéral », sans compter les ambiguïtés qu’il contient, ne saurait suffire à reconstruire ces repères communs.

Entre autres, il reste un non-dit, un point aveugle, celui du productivisme. Ce dernier consiste à faire de l’augmentation continue de la production et des richesses matérielles un absolu, une finalité indiscutable, quels que soient le contenu de cette production et la manière de l’obtenir. Dans sa version « écologisée », il nourrit l’espoir d’une croissance « verte » avec l’utilisation de technologies propres et la croyance dans les possibilités infinies de substitution du capital naturel par du « capital humain » ou du capital technique.

Cette idéologie a trouvé un ancrage à gauche, car elle semble s’accorder avec l’espoir d’une émancipation sociale et politique par le travail et la production de richesses, une fois les problèmes de propriété et de redistribution résolus. Elle s’accorde également avec une philosophie de l’histoire qui voit dans le développement des forces productives le sens du progrès et la possibilité de l’arrachement à tous les déterminismes. Le combat contre l’invocation des « lois naturelles » de l’histoire et la naturalisation des rapports sociaux, fondements essentiels du libéralisme économique qui conduisent à la justification des inégalités sociales et des différentes discriminations, est un combat juste et plus que jamais nécessaire.

Mais il a souvent conduit, par extension, à la négation de toute autonomie de l’environnement naturel par rapport à l’histoire humaine et sociale, et à l’oubli qu’il ne peut y avoir de vie sociale durable qui ne se préoccupe de son habitat. Il a parfois même conduit à ranger l’écologie au magasin des accessoires réactionnaires. Le pas fut franchi d’autant plus aisément que cette négation conforte l’idéal cartésien de maîtrise et de domination de la nature comme principe de constitution de l’humanité, et l’idéal positiviste confiant au progrès scientifique la mission de résolution des grands problèmes qui se posent à cette humanité.

La forte croissance d’après-guerre a favorisé l’idéal social-démocrate de correction des inégalités par la redistribution de la richesse monétaire. La croissance devient alors une condition de la justice et un objectif politique premier. Et il est vrai que, dans les années 1950-1960, dans les pays riches, la forte croissance a permis une réduction des inégalités monétaires. C’était l’époque euphorique de la croyance en la possibilité d’une croissance illimitée des richesses matérielles. C’est précisément à cette époque, en 1955, que l’économiste Simon Kuznets suggère un lien entre la croissance économique mesurée par le revenu par habitant et les inégalités : au-delà d’un certain seuil, la croissance économique s’accompagnerait de la réduction des inégalités. Le consensus autour de cette proposition fut quasi général, même si, pour les sociaux-démocrates d’alors, ce lien ne saurait se réaliser spontanément, et nécessite l’action correctrice et redistributrice de l’État.

Une fois la crise advenue au tournant des années 1970, la croissance économique fut de nouveau promue comme objectif politique central, majorant encore la confusion funeste entre les élites politiques et les dirigeants économiques, déjà analysée par Rosa Luxembourg dans son essai sur l’impérialisme. Une part de la gauche a mis dans le libre-échange généralisé, la globalisation et la déréglementation financière l’espoir d’une croissance retrouvée. Alors que, depuis les années 1960, les conséquences écologiques de la croissance, la gigantesque consommation de ressources énergétiques et minéralogiques qu’elle occasionne sont devenues des préoccupations publiques et scientifiques, la gauche, dans sa majorité, les a ignorées. Le rapport Meadows du Club de Rome en 1972 (Halte à la croissance), le sommet de Stockholm des Nations unies en 1972 (Nous n’avons qu’une terre), le rapport Bruntland sur le développement durable en 1987 ont témoigné d’une nouvelle sensibilité planétaire aux questions environnementales, sans toutefois irriguer significativement la pensée de gauche. Cette dernière reste en effet marquée par la priorité donnée à la résolution de la question sociale. C’est l’écho, même lointain et diffus pour certains, de l’analyse marxiste des contradictions du capitalisme : il s’agit d’abord de s’attaquer à la contradiction principale, le rapport capital-travail, et les solutions aux contradictions secondaires, comme la destruction des bases naturelles des sociétés, découleront mécaniquement de la résolution de la première. Cette posture rejoint finalement celle des économistes libéraux, qui font de l’environnement naturel le cadre externe du déploiement de la production, et des problèmes environnementaux des externalités à gérer après coup.

Alors que, dans les années 1990, maints rapports scientifiques sonnent l’alarme, notamment pour le climat, la courbe de Kuznets, liant croissance et réduction des inégalités, fut étendue à l’environnement : la croissance économique, mesurée toujours par le revenu par habitant, après avoir occasionné des dégâts écologiques, franchirait un seuil au-delà duquel les pollutions tendent à diminuer. Selon ce schéma, contesté depuis et construit à partir de quelques polluants, les produits écologiques font partie des biens dont la demande augmente avec le revenu : il valide scientifiquement l’idée que les problèmes environnementaux sont des problèmes de luxe, qui ne sauraient concerner la part majeure de l’humanité. Il n’en fallait pas plus pour se rassurer devant les craintes de la pression écologique que pourrait provoquer l’extension du mode de développement occidental à l’ensemble du monde et pour s’exonérer des mesures à prendre dans les pays riches.

L’explosion des inégalités à l’intérieur même des sociétés riches et en croissance, et entre les sociétés du Nord et celles du Sud, l’exclusion d’une masse croissante de personnes et leur rejet dans les périphéries du système, tout comme la globalité de la crise écologique et l’irréversibilité de certaines destructions, rendent ces schémas caducs. La sortie de la crise par toujours plus de croissance de la richesse monétaire, fût-elle verte, relève de l’incantation et ne saurait mobiliser les énergies comme ce fut le cas après guerre. L’absurdité de cette logique, qui se heurte à des limites physiques, est patente : si notre destin continue à résider dans toujours plus de production et de consommation, les économies réalisées dans un domaine sont reportées dans un autre, et la pression sur les ressources ne diminue pas, voire augmente. C’est l’effet rebond.

Si nous prenons toute la dimension des transformations actuelles du capitalisme, de ses possibilités d’extension à travers notamment les industries biotechnologiques, des nouvelles formes de colonisation de la nature, du vivant et de nos représentations, ce n’est pas seulement le travail qui se trouve enchaîné à la mécanique prédatrice du capitalisme, mais l’ensemble des conditions de la vie et de sa reproduction. La profondeur et l’accélération des destructions écologiques, le sacrifice de générations entières d’exclus rendent impératives la mobilisation et la mise en oeuvre de véritables projets politiques qui articulent les questions sociales et écologiques. Les morts de l’amiante, les réfugiés climatiques, les paysans spoliés par la marche forcée de l’agriculture productiviste, les victimes de la sécheresse en Afrique et de l’utilisation des pesticides aux Antilles, et tant d’autres, ne sont pas seulement les victimes de l’exploitation du travail. Ils sont les victimes d’une instrumentalisation sans limites de la nature, de sa soumission à la logique du profit et d’un imaginaire capitaliste selon lequel notre destin, en tant qu’humains, est d’augmenter sans cesse la production et la consommation.

C’est la prégnance de l’idéal productiviste qui a pu faire basculer une partie de l’électorat populaire dans le piège du « Travailler plus pour gagner plus » et de la « France qui se lève tôt ». Combattre aujourd’hui l’idéologie néoconservatrice et l’attrait qu’elle peut exercer sur des couches sociales fragilisées et sans repères suppose de ne plus considérer l’environnement comme le cadre extérieur des activités humaines, mais bien comme le support de toute activité humaine. Et, précisément, c’est là que l’écologie peut être subversive, car elle montre très concrètement l’impact catastrophique de la logique capitaliste sur l’environnement naturel et la vie des êtres humains.



Publié dans Politis, Septembre 2007

Par Geneviève Azam
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Mardi 1 mai 2007 2 01 /05 /Mai /2007 19:15

La coalition néo-conservatrice au pouvoir en France ne tardera pas à déconstruire ce qui reste des conquêtes sociales qui furent autant de limites à la propriété et à l’exploitation sans frein des travailleurs. La formule « travailler plus pour gagner plus », déjà largement analysée dans ces colonnes, fut un pilier idéologique essentiel de la campagne présidentielle. Elle s’incarnera à court terme dans le développement des heures supplémentaires défiscalisées et dans la poursuite de la déréglementation du marché de l’emploi pour « libérer » le travail. Mais l’impact idéologique va bien au-delà.

Réduire ainsi le travail et ses résultats à de la pure quantité, c’est fabriquer une masse d’humains sans qualité pour ceux qui ont un emploi, ou de sous-humains pour ceux qui n’auraient pas eu assez de mérite pour bénéficier de la manne. C’est conforter l’utopie productiviste car le productivisme, c’est faire de l’augmentation continue de la production et des richesses matérielles un absolu, une finalité indiscutable, quel que soit le contenu de cette production et la manière de l’obtenir. Cette idéologie n’est pas nouvelle, c’est l’idéologie traditionnelle de la droite qui exalte le travail comme « valeur » d’ordre, de mérite, d’enrichissement personnel, en même temps qu’elle nie le travail comme producteur de valeurs et de richesses sociales. Mais dans un contexte de chômage massif, de multiplication de travailleurs pauvres, de difficultés financières de ménages populaires souvent surendettés, elle suscite aussi l’adhésion des couches populaires les plus blessées par la transformation de leur activité en travail jetable et par le mépris des compétences acquises. Cette idéologie s’est ainsi nourrie de l’espoir d’une émancipation sociale par le travail, porté traditionnellement et depuis le XIX° siècle par les forces de gauche. Une émancipation qui serait réduite désormais au « gagner plus ».

Cette offensive n’a pas trouvé une réponse à la hauteur de l’enjeu, car une grande partie de la gauche a abandonné les vœux d’émancipation sociale et politique au profit d’une adaptation à la société de marché et à la soumission aux impératifs économiques du profit. Pour le travail, il ne reste plus guère dans les discours et les politiques qu’une adaptation au marché de l’emploi. Les 35 heures elles-mêmes, qui certes ont permis de créer des emplois, mais qui se sont souvent traduites aussi par une flexibilité accrue, ont finalement été réduites à une gestion comptable et quantitative du marché de l’emploi. Or, en termes purement quantitatifs, en excluant la qualité et le sens des emplois, les politiques ultra-libérales sont apparues plus crédibles à beaucoup, d’autant qu’elles s’appuient non pas sur des accords collectifs à négocier dans le temps, mais sur l’illusion de possibilités immédiates de gagner plus par un effort personnel.

C’est là que l’héritage de mai 1968 est bafoué, car les grèves des salariés durant ce mois de mai, précédées par des grèves d’O.S quelques années auparavant, portaient aussi sur le sens du travail, son contenu, sa place dans l’entreprise, sur le refus d’un syndicalisme de « la feuille de paye ». C’est à partir de ce moment-là que la critique du productivisme s’est développée. Pourtant, elle n’a pas significativement ébranlé le socle idéologique de la majeure partie de la gauche, toujours persuadée que « produire plus », toutes productions confondues, est une condition sine qua non de la justice sociale. Et l’explosion d’un chômage massif et durable à partir des années 1980, tout comme la violence sociale des politiques néolibérales, ont étouffé la critique du productivisme, souvent présentée comme une revendication d’enfants gâtés, héritiers des « trente glorieuses ».

Voilà pourquoi, si nous voulons nous réapproprier la valeur travail, nous devons en même temps passer par la critique concrète du productivisme. La souffrance au travail fait que les travailleurs les plus précarisés ont en effet une espérance de vie beaucoup plus faible, les accidents du travail se multiplient, tout comme les maladies liées à l’environnement. Ce sont les catégories les plus fragiles qui subissent prioritairement les effets du productivisme et les déséquilibres écologiques, dans leur travail, leur consommation et leurs conditions de vie. Pour cela, les luttes sociales et les luttes écologiques doivent se rejoindre, pour donner à nouveau une qualité au travail, dans le sens d’une production socialement utile et écologiquement soutenable. Sinon nous laisserions encore le champ libre à une offensive idéologique, qui après avoir dépolitisé les rapports sociaux et s’être fait le chantre du productivisme, ne manquera pas d’occuper le terrain de l’écologie, en la privant de tout contenu social et politique, au nom de l’impératif moral du sauvetage de la planète.


Chronique publiée dans Politis, mai 2007

Par Geneviève Azam
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Jeudi 1 mars 2007 4 01 /03 /Mars /2007 19:38
Le prix des matières premières augmente et l’épuisement des ressources non renouvelables se confirme, pendant que la planète se transforme en une gigantesque poubelle sur laquelle plolifèrent les déchets et l’industrie du recyclage.

La réglementation sur la fin de vie des produits tend en effet à se généraliser et de nouvelles filières émergent : non plus seulement métaux, verre et papier, mais aussi véhicules, plastiques, piles, pneus, et plus récemment, déchets électriques et électroniques, bateaux, avions. Ainsi 33 millions de tonnes de déchets sont recyclées en France (+ 64% en cinq ans), 7,7 milliards d’euros de chiffre d’affaire (+38% en cinq ans) y sont réalisés.

 

Le déchet devient-il un « nouveau pétrole » ?

 

Tous les déchets ne sont pas ainsi traités comme matière première exploitable. En sont exclus de fait tous ceux qui, tels les déchets nucléaires, sont caractérisés comme pollution irréversible ou trop dangereuse. Mais tout se passe comme si pour les autres déchets, il y avait une réversibilité par un recyclage en boucle des matières et de l’énergie qui finalement autoriserait la poursuite de la production et de la consommation à l’infini, à condition de trouver les techniques adéquates de collecte et de retraitement.

 

Or le recyclage à grande échelle, même s’il est aujourd’hui nécessaire pour éviter l’asphyxie, est illusoire.

 

Cette illusion est fondée sur un principe issu de la physique mécanique selon lequel la matière et l’énergie qui entrent dans un processus productif libèrent une même quantité et qualité de matière et d’énergie (« rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme »).

 

Selon cette vision, qui marque la pensée économique dominante construite sur le modèle de la physique mécanique, les phénomènes sont réversibles et le déchet peut alors « devenir pétrole ».

 

L’activité économique est alors conçue dans un système clos à énergie constante et la production peut être illimitée. Or l’apport du deuxième principe de la thermo-dynamique, formulé par S. Carnot (1824) et son prolongement en matière économique, modifie radicalement cette manière de voir : dans le processus de production, dans son mouvement, il y a des modifications de qualité de l’énergie, selon un principe de dégradation appelé entropie.

 

L’économiste roumain Georgescu Roegen montre comment l’économie, comme activité matérielle de transformation d’énergie et de matière, doit être replacée dans la biosphère.

 

Emboîtant le pas des philosophes et physiciens ayant remis en cause une vision du monde dominée par les lois de la mécanique, G. Roegen s’appuie sur l’idée que les ressources naturelles constituent une énergie utilisable qui se transforme dans la production en énergie dégradée, en particulier sous la forme des déchets.

 

Pour transformer ces déchets, il faut puiser à nouveau et de plus en plus sur le stock terrestre de matières premières épuisables : en ce sens, la dépense de matière et d’énergie n’est pas réversible. L’intérêt de cette approche bio-économique est de souligner l’illusion du retraitement des déchets pour assurer la durabilité de la planète, si n’est pas posée en même temps la nécessité d’une diminution de la pression physique et matérielle sur les ressources terrestres.

 

Et ceci d’autant plus que dans le cadre du modèle productiviste, toute économie permise dans un domaine se traduit par une hausse de la production et de la consommation dans un autre (« effet rebond »).

 

Enfin l’amoncellement des déchets illustre une forme de décomposition des sociétés. Les produits à recycler ne contiennent pas seulement des matières premières, ils sont aussi le produit du travail, transformé en une activité humaine dégradée, sans qualité.

 

L’accumulation illimitée des richesses se traduit par une accumulation illimitée des déchets et dans ce processus, le travail lui-même devient d’abord une simple ressource et ensuite un déchet.

 

Le « travail jetable » ou encore l’expression patronale « travailleurs inemployables » traduisent cette décomposition, tout comme les pressions incessantes à la baisse des salaires des travailleurs et la multiplication de la distribution « hard discount » qui va avec.

 
Le capitalisme financiarisé boucle ainsi son œuvre : la matière semblant infiniment recyclable, il peut continuer à semer l’illusion d’une production et d’une richesse dématérialisée, dans laquelle le travail et la nature sont déconsidérés et ramenés au rang des accessoires.


Chronique publiée dans Politis, mars 2007

 

Par Geneviève Azam
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Présentation

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  • : Geneviève Azam est enseignante-chercheur à l'université Toulouse 2 - Le Mirail, économiste et militante altermondialiste (membre du conseil scientifique et du conseil d'administration d'Attac France)

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